Émotions positives et négatives : pourquoi cette distinction est une erreur — et comment la sophrologie nous apprend à les accueillir toutes
- Johanne Frémont
- il y a 1 jour
- 7 min de lecture
Il y a une phrase que l'on entend partout, dans les livres de développement personnel, dans les médias, parfois même chez des thérapeutes : "transforme tes émotions négatives en émotions positives." Elle semble sage. Elle semble utile. Elle est, au fond, profondément fausse — et cette erreur nous coûte cher.
Parce qu'en classant nos émotions en bonnes et en mauvaises, en souhaitables et en indésirables, nous ne faisons pas que mal les comprendre. Nous apprenons à nous méfier d'une partie de nous-mêmes. Nous devenons nos propres censeurs. Et nous coupons le fil d'une intelligence qui nous accompagne depuis des millions d'années.
Et si nous posions les choses autrement ?
Ce que la science du cerveau nous dit d'abord
Là où le point de vue classique voyait les émotions comme des perturbations de la raison, Daniel Goleman a montré au contraire, en s'appuyant sur un courant majeur de la psychologie contemporaine, que les émotions permettent des adaptations tout à fait souhaitables dans la vie sociale — elles sont à l'origine de conduites intelligentes.
Ce renversement est fondamental. La colère n'est pas un bug de ton système — c'est une fonctionnalité. La tristesse n'est pas une défaillance — c'est une réponse adaptée. La peur n'est pas une faiblesse — c'est ton cerveau primitif qui fait exactement ce pour quoi il a été façonné : te protéger.
Les émotions commandent nos sentiments — qu'il s'agisse de désir, de tristesse, de peur, de plaisir, d'angoisse ou de colère. Elles arrivent avant que tu aies eu le temps de penser. Et c'est précisément pour ça qu'elles existent.
Selon Goleman, la conscience de soi — première sphère de l'intelligence émotionnelle — est la capacité à comprendre ses émotions, à reconnaître leur influence, et à les utiliser pour guider nos décisions.
Remarquez bien ce verbe : utiliser. Pas subir. Pas supprimer. Utiliser.
C'est précisément là que la sophrologie a toute sa raison d’être. Car si Goleman nous dit quoi développer — cette conscience de soi, cette capacité à percevoir ce qui se passe en nous — la sophrologie, elle, nous propose un comment. Un chemin concret, ancré dans le corps, pour descendre sous les mots et rencontrer ses émotions là où elles vivent vraiment : dans la chair, dans le souffle, dans les sensations.
Karla McLaren et la révolution du "dé-jugement"
Là où Goleman pose les fondations scientifiques, la chercheuse américaine Karla McLaren va plus loin.
Son travail se concentre sur ce qu'elle appelle une théorie unifiée des émotions, qui réévalue même les émotions les plus "négatives" et ouvre de nouvelles voies surprenantes vers la conscience de soi, la communication et l'empathie.
Sa thèse centrale est radicale dans sa simplicité : il n'existe pas d'émotions positives ni d'émotions négatives. Karla McLaren
Ce qu'elle appelle la "valence" — cette habitude de coller une étiquette morale sur ce que l'on ressent — est précisément ce qui nous empêche d'accéder à la sagesse que chaque émotion contient.
Les émotions ne sont pas de simples sentiments fugaces — elles constituent un système de navigation interne sophistiqué, qui collecte en permanence des informations sur notre environnement, nos relations et nos besoins profonds, en travaillant de concert avec notre esprit rationnel pour guider nos décisions et nos interactions.
Chaque émotion est un messager. Et tuer le messager — le refouler, le minimiser, le baptiser "négatif" — c'est rater le message. Et le message, lui, ne disparaît pas pour autant.
« Les émotions ne créent pas les problèmes — elles contiennent le génie exact dont tu as besoin pour les résoudre. » Karla McLaren
C'est une phrase à lire deux fois. À laisser résonner.
La sophrologie porte en elle exactement cette même conviction, héritée de son fondateur Alfonso Caycedo : l'être humain est une unité indissociable de corps, d'esprit et de conscience. Il n'y a pas, d'un côté, un corps qui ressent, et de l'autre, un mental qui juge. Il y a toi, entier·e — et les émotions traversent cet espace d'un seul mouvement, sans demander à être triées avant d'entrer.
Le corps ne ment pas — et la sophrologie l'a toujours su
Voici quelque chose que les neurosciences confirment aujourd'hui, et que la sophrologie pratique depuis plus de soixante ans : chaque émotion crée des sensations physiques distinctes — la colère peut se manifester comme une chaleur qui monte, l'anxiété comme des tortillements dans l'estomac, la tristesse comme une pesanteur dans les épaules ou un serrement dans la gorge… Chacun a son propre langage corporel des émotions.
Les émotions ne sont pas abstraites. Elles ont une adresse dans le corps. Elles ont une texture, une température, un mouvement — ou une immobilité. Elles ont une voix qui parle en-dessous des mots.
La sophrologie travaille exactement à ce niveau-là. En état sophronique — cet état de conscience modifiée, entre veille et sommeil, où le cerveau ralentit ses fréquences et où le corps relâche ses défenses ordinaires — quelque chose devient possible qui ne l'est pas dans le brouhaha du quotidien : percevoir ce qui se passe vraiment en soi, sans le filtre du jugement.
Une tension dans la gorge qui refuse de se nommer. Un poids dans le ventre depuis si longtemps qu'on ne le remarque plus. Une chaleur dans la poitrine dont on ne sait pas encore si c'est de la joie ou de l'émotion retenue.
En sophrologie, on n'interprète pas. On observe. On accueille. On ressent. On laisse la sensation exister sans se précipiter pour la comprendre ou pour la faire taire.
Et c'est dans cet espace d'accueil — sans verdict, sans performance — que le message peut enfin se livrer, immédiatement ou en différé.
Ce que vos émotions vous disent — et comment la sophrologie vous aide à les entendre
Voici ce que la recherche, et des années de présence auprès d'êtres humains en chair, en doute et en vie, m'ont appris sur quelques-unes de ces émotions que l'on voudrait chasser :
La colère te dit qu'une limite a été franchie, qu'une valeur a été bafouée. Elle n'est pas une violence en puissance — c'est une boussole des valeurs. En sophrologie, on lui donne de l'espace physique : on sent où elle vit dans le corps, on travaille avec le souffle pour qu'elle puisse circuler sans exploser ni se retourner contre soi.
La peur te dit qu'il y a quelque chose à examiner, à préparer. L'anxiété a un travail important : elle t'aide à regarder en avant, à t'organiser, à rassembler l'énergie dont tu as besoin pour avancer. Karla McLaren La sophrologie, par ses techniques de visualisation positive et de projection dans le futur, transforme cette énergie anticipatrice en ressource — plutôt que de la laisser tourner à vide en rumination.
La tristesse te dit qu'il y a quelque chose à lâcher — une perte, un deuil, une version de toi que tu ne peux plus porter. Elle est une alliée du renouveau. En sophrologie, on apprend à lui faire de la place sans s'y noyer : à respirer avec elle, jusqu'à ce qu'elle ait dit ce qu'elle avait à dire.
La honte — cette émotion si mal aimée — te dit que quelque chose dans tes actions ne s'est pas aligné avec qui tu veux être. Elle est une invitation à la réparation, pas une condamnation. Le travail sur l'image de soi, central en sophrologie, permet d'aborder cette émotion avec douceur plutôt qu'avec la violence du rejet de soi.
Et la joie, la gratitude, le contentement ? En sophrologie, on les accueille avec le même soin — on les ancre dans le corps, on les mémorise comme des ressources auxquelles revenir. Non pas pour les performer, mais pour en faire de vrais points d'appui intérieurs.
L'erreur que l'on paie très cher
Voici ce qui se passe quand on décide qu'une émotion est "mauvaise" : on ne la ressent pas moins. On la ressent différemment, j’ai presque envie de dire on la ressent « mal » : avec une couche de jugement par-dessus. Je n'aurais pas dû me mettre en colère. Je suis faible d'avoir peur. Je devrais être heureux·se, qu'est-ce que j'ai à me plaindre.
Cette double peine — l'émotion mal comprise, puis le jugement voire la honte d'avoir l'émotion — est épuisante.
C'est en apprenant à accepter nos ressentis que nous développons nos capacités et nos aptitudes.
Et pour les enfants, ce mécanisme est particulièrement dévastateur.
Un enfant à qui l'on dit régulièrement "arrête de te mettre en colère", "ce n'est rien, ne pleure pas", "tu n'as pas à avoir peur de ça" — n'apprend pas à ne plus ressentir. Il apprend à se méfier de ce qu'il ressent. Il apprend que son monde intérieur est un problème.
D'ailleurs, peut-être cela te parle Adulte qui lit ces mots ?
La sophrologie avec les enfants travaille précisément à dénouer cela — en donnant aux petits un langage corporel pour leurs émotions, des images pour les apprivoiser, des respirations pour les traverser.
Non pas pour les faire disparaître. Pour leur apprendre que leurs émotions ne sont pas des ennemies à fuir, mais des compagnes à comprendre.
C'est peut-être le plus beau cadeau que l'on puisse faire à un enfant sensible, intense, débordant : lui dire par le corps, avant même de le lui expliquer par les mots — ce que tu ressens a de la valeur. Tu peux lui faire confiance.
Cet article inaugure une série de recherches sur les émotions : leur nature, leur langage, leur sagesse.
Note sur les auteurs cités : Karla McLaren est chercheuse en sciences sociales, fondatrice de la méthode Dynamic Emotional Integration® et autrice de The Language of Emotions (2010). Daniel Goleman est psychologue clinicien, auteur du best-seller mondial L'intelligence émotionnelle (1995).
Leurs travaux, convergents et complémentaires, constituent deux piliers fondamentaux de toute approche consciente des émotions humaines — dont la sophrologie est, dans la pratique quotidienne, l'un des outils les plus doux et les plus puissants





Commentaires